Charlatans, sorcellerie et gourous

L'annonce disait "à vendre KEF 105 2, elles fonctionnent ,elles ont reçu un traitement GM sur les haut-parleurs" . Le prix était plus qu'intéressant, à peine de quoi faire le plein d'essence d'un 4x4, et cette mention anodine n'avait pas allumé de signal d'alarme dans mon esprit car des enceintes ou des électroniques (mal) bricolées me passent souvent entre les mains. Comme je ne voulais pas me priver de l'occasion d'ajouter à ma collection ces enceintes qui furent des références en leur temps - elles le sont toujours à mon sens - il n'était pas question de laisser passer l'occasion. Des 105.2 à vil prix, ça ne se refuse pas !   A la livraison j'ai constaté avec satisfaction que le vendeur les avait  très honnêtement décrites (merci à lui) et qu'elles étaient plutôt en bon état compte-tenu de leur âge. Mise part l'étrange couleur dorée des haut-parleurs, l'ébénisterie était encore fraîche, sans gros choc ou rayure trop profonde. Une affaire quoi, mais décidément cette peinture dorée m'intriguait et j'ai voulu en savoir plus sur ce "traitement GM". 

KEF Model 105. 2 une référence et une icône des 80's 

ses spécifications (Kef Museum)


Voici une anecdote provenant du site KEF  (qui est l'acronyme de Kent Engineering & Foundry). Elle résume assez bien ce qu'était l'enceinte lors de sa sortie : "Une magnifique reconnaissance de la précision de la série Reference de KEF eu lieu lors du festival d’Édimbourg en 1980. Lors de la représentation du Te Deum de Berlioz, sous la direction de Claudio Abbado dans le Usher Hall, l’orgue utilisé pour le concert était celui de la cathédrale de St Mary, éloignée de plus d’un kilomètre et demi.  Le son de l’orgue était relayé via une liaison radio FM de la BBC, puis reproduit par 36 modèles Reference 105/2 de KEF.  Andrew Clements du Financial Times commenta l’événement dans les termes qui suivent : «….les yeux fermés je n’aurais pas su que Gillian Weir ne jouait pas dans la même salle que l’orchestre. »  Le concert fut un succès indéniable et un autre exemple de la collaboration innovante qui existait entre la BBC et KEF."   Cette anecdote est confirmée par cet article paru dans l'édition d'août 1980 de la revue New Scientist  :


 

 La KEF model 105/II utilise trois haut-parleurs bien connus :

Ces deux derniers haut-parleurs sont installés dans une enceinte séparée (très lourde !) fixée au-dessus du caisson et orientable sur deux axes vers le point d'écoute. Un astucieux système de visée utilisant une LED collimatée permet d'orienter très précisément les têtes médium/aigu vers le point d"écoute. Cette tête constitue à elle seule, par sa taille et son poids, une véritable petite enceinte acoustique dont l'intérieur est soigneusement amorti par de la mousse acoustique. Le filtre est très complexe et un dispositif électronique réglable de 50W à 200W appelé S-STOP surveille la puissance en entrée et protège efficacement l'enceinte contre les surcharges.  La réalisation générale est de très haut niveau, rien n'est laissé au hasard et si l'esthétique peut sembler incongrue elle est la conséquence de la volonté d'obtenir un alignement parfait des points émissifs des haut-parleurs en vue de la meilleure réponse impulsionnelle possible. A ma connaissance KEF a été le premier constructeur à prendre  en compte cet aspect dans un produit commercial de manière aussi intelligente et efficace, l'écoute le confirme.

 

Comment massacrer une référence ? Appliquer le traitement GM !
(ou la poudre ... euh non, la peinture de
perlimpinpin)

 


J'espère que Raymond Cooke n'aura jamais vu ce pauvre B300B.
Notez  la présence d'étranges points rouge et bleu sur le cache-noyau



Le même vu de l'arrière, traité façon Ze Jacky Touch. L'aimant est lui aussi peint en doré. 
Trois points de la matière dorée sont symétriquement répartis à  l'arrière de la membrane.


 
 


Le bornier traité idem, un point a même été disposé entre les connecteurs ! Détail inquiétant 
quant à la compétence en acoustique de l'auteur de cette modification : pour une raison 
incompréhensible le joint d'étanchéité du saladier a été méticuleusement arraché. La charge
de la voie grave étant  du type clos il lui faut une  étanchéité absolue et i
ci c'est l'assurance 
de courants d'airs à tous les étages.


 
 


Dans chaque enceinte un fil électrique était attaché autour d'une des branches du saladier.  
Quelle est la fonction de ce fil ? Mystère...


 
 
 
Un comble, cette  &#£$*%@*!!! de peinture dorée recouvre même les brins du câble rouge, mauvais
contact garanti, 
cela sans doute pour procurer ce léger flou qui rend la restitution plus humaine et chargée
d'émotion,
enfin c'est comme ça que je vois la chose.

 


 
 

Horreur ! Il y a de la peinture jusque dans le pli de la suspension du T52, exactement là où il ne faut
pas
car 
cela modifie sa souplesse et donc sa fréquence de résonance ! Là aussi un point rouge et un point bleu
décorent le centre du dôme. 
Détail amusant,une goutte de cette m..élasse a été artistiquement  déposée
sur les feutres masquant les vis de fixation


 


Au tour du B110B  SP1057 maintenant : ce pauvre haut-parleur  a lui aussi a été
copieusement tartiné. 
Notez à nouveau les étranges points rouge et bleu sur le cache-noyau.


 



 
 
Une des vis de fixation du haut-parleur grave. Elle est emplie d'une pâte dorée assez dure et collante.  
Bon courage pour y mettre un tournevis


 
Même punition pour les vis de fixation du B110. Après tout pendant qu'on y  était  hein...



 
En guise de conclusion

J'ai appris par la suite que GM sont les initiales de l'auteur de ce.... voyons je cherche une expression ... foutage de gueule ? Oui c'est ça. Il parait que ce bariolage est censé améliorer la restitution sonore. Moi je ne vois qu'une activité  qui puisse se comparer à cette démarche :


 

Des liens à visiter de toute urgence : 

J'ai été tellement bouleversé par cette découverte que j'ai demandé à Franck de me dire ce que lui en pensait. Lisez, vous allez aimer. Ou détester, selon votre conviction.

"Il a raison mon ami Thierry de faire le parallèle avec des annonces de Marabout bidon et de voyant de pacotille. Car le monde de l’audio fourmille de ce genre de baratineurs creux, spécialistes en foutage de gueule au verbiage pseudo-scientifique, empapaouteurs sur brochures en papier glacé, arnaqueurs en veste de tweed, escrocs dorés sur tranche, pipoteurs à prétentions technico-émotionnelles, j’en passe et des multitudes à façade alu résistante aux balles dissimulant des fleuves d’incompétence...

Et pourquoi le marché de la haute-fidélité est-il un parfait repaire pour ces esbroufeurs ? J’attendais la question, merci de l’avoir posée.

Laissez-moi vous raconter une petite histoire : n’avez-vous jamais poussé la porte d’une de ces officines consacrées à la Hifi haut de gamme, discrètes et feutrées comme une entrée de banque suisse. La comparaison n’étant évidemment pas un hasard dès lors qu’il y a beaucoup de zéros en jeu. Vous serez accueilli par une personne extrêmement affable - c’est sûr qu’ici vous avez droit d’office à un sourire de qualité supérieure à celui de Marcel Chombier, épicier à Ozoir-la-ferrière – et on va vous installer dans un fauteuil afin d’assister au rituel : lumières tamisées, chuchotement et onctuosité de rigueur. Imaginez encore que vous fassiez la comparaison entre deux câbles, et que, manque de chance, vous n’entendiez pas la moindre différence. A ce moment, le vendeur va faire chatoyer la langue inépuisable de l’audiophilie pour définir avec moult métaphores l’abîme qualitatif qui sépare les deux produits. Dès ce moment, vous êtes pris. Car, soit vous avouez n’avoir rien noté et vous allez passer pour une truffe, sourde comme un pot de surcroît. Et c’est extrêmement désagréable de passer pour un parvenu endimanché qui vient dans un magasin pour esthètes dévots et qui ne sait pas faire la différence entre un wood-block et un sifflet à roulette.

Soit vous allez demander qu’on remette le couvert et cette fois, effectivement, vous avez l’IMPRESSION d’entendre une différence très ténue, que le langage a juste caricaturalement exagéré pour la rendre intelligible, et vous osez faire part de votre découverte, encouragé par la bienveillance de votre interlocuteur. Oui, c’est cela, bravo, vous êtes devenu un croyant. Vous avez vraiment la sensation d’entendre des différences subtiles. Et vous n’étiez que deux !

Maintenant imaginez le coup du « Mais non, je ne suis pas sourd » pendant un salon de la Hifi ou lors d’une réunion d’audiophile. Autant de personnes, autant d’occasion de passer pour la réincarnation du professeur Tournesol. Alors, la moindre impression devient une bouée à laquelle on s’accroche.

Mon vieux Maître, Emile Leipp, disait toujours qu’on écoute pas avec ses oreilles mais avec son cerveau. Comme il avait raison. Et, comme nous sommes crédules et faciles à tromper, notre audition nous abuse en permanence. Vous ne me croyez pas ? D’accord, lisez la suite et pardonnez-moi à l’avance d’être un peu technique.

Savez-vous ce qu’est un compresseur de dynamique ? C’est un appareil qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts, qui REDUIT la dynamique. Ce faisant, comme il « remonte » le niveau des sons les plus faibles, il augmente le volume sonore moyen. C’est pour ça que la pub paraît toujours plus forte à la télé, parce qu’on a compressé la dynamique au maximum, pour que le niveau moyen soit le plus élevé possible et qu’on ait bien envie d’acheter la dernière crème qui fait paraître nettement plus jeune.

Mais comme le niveau sonore moyen augmente, on a l’impression que la dynamique a été accrue alors qu’elle a été réduite en réalité !! Et ça marche sur 100% des sujets…Plus c’est fort, plus ça paraît dynamique. C’est même un des trucs habituels des vendeurs d’audio de légèrement monter le volume d’écoute pour favoriser le produit qu’ils désirent fourguer.

Ceci vous donne une idée de ce que valent les déclarations péremptoires des audiophiles à propos de la dynamique. Quelle rigolade !

Oserais-je dire que c’est l’inclination habituelle de l’humanité, notre histoire en tant qu’espèce l’a maintes fois démontré, que de faire preuve de cette sorte d’arrogance qui consiste à croire que nous sommes plus malins et forts qu’en réalité. Pour cela, dès lors que nous y avons prêté foi, nous défendons, contre toute logique, notre tout nouveau crédo.
Vous voyez pourquoi la Hifi est un marché de rêve pour les dispensateurs de nuage de fumée ?

Finalement, est- ce qu’il y a vraiment une différence entre l’aigrefin qui a peint les hp en doré, placé un point bleu et rouge pour « améliorer le son », et les rédacteurs de la presse haute-fidélité qui écrivent noir sur blanc que les gaînes anti-MIS d’OSH, foutaise honteuse digne des annonces de Maraboutage ci-dessus, sont d’une « réelle efficacité ». Quelle différence voyez-vous entre la « bague de rê », et la légende totalement bidon qui s’y rapporte, et tous les vendeurs de câble à « performance subjective supérieure » qui avancent ce genre d’argumentaire : « Pour une restitution sans concession nous le montons avec des connecteurs sans colorant carbones de couleur blanche. »
Bien sûr qu’un câble peut s’entendre ! Quand il est mauvais, et qu’il met les maillons qu’il relie « en vrille ». Mais justement un bon câble ne doit pas s’entendre, et coup de bol, ne s’entend pas !!

En conclusion, vous me permettrez de faire remarquer qu’il y a un nombre incroyable d’humains qui ont vraiment cru qu’une « main invisible » dirigeait l’économie et lui permettrait de se réguler d’elle même.
Alors, les croyances en Hifi, hein…"
 

EPILOGUE

Une fois les haut-parleurs nettoyés de la merdasse qui les recouvrait (un travail de patience, j'ai hurlé "GM !!!" toutes les trois minutes pour me donner du courage et me calmer) et l'indispensable restauration terminée je peux dire que j'ai fait une excellente affaire. (cliquer ici pour voir le reportage des travaux).

Les KEF 105/II c'est tout de même quelque chose. Ces enceintes procurent une restitution d'une très grande classe, la linéarité est exemplaire et ce sont de véritables loupes qui mettent immédiatement en évidence les qualtés ou les défauts d'une prise de son, à condition que l'amplification soit d'un niveau de qualité compatible avec leur haut niveau d'exigence. Il n'est pas étonnant que de nombreux professionnels du son les aient utilisées comme moniteurs de contrôle en mixage ou en post-production. La sensibilité n'est pas très élevée (linéarité oblige) mais elles acceptent sans sourciller une grande puissance électrique ce qui permet d'atteindre un niveau sonore impressionnant sans distorsion.

La scène est bien déployée entre et derrière les enceintes que l'on entend pas, ce qui est toujours très bon signe. L'image sonore est restituée de manière très réaliste avec beaucoup de profondeur et en trois dimensions. Elle change notablement d'un disque à l'autre. Quant au grave il est vraiment très puissant, solide, rapide et nuancé, cela cogne fort quand il le faut et ne bave ou ne traine pas. Il faut prendre soin d'éloigner les enceintes du mur arrière et des murs latéraux (1 m est un minimum). 

Il ne faut pas lésiner sur la puissance de l'amplificateur qui alimente les 105/II, au contraire : lors d'écoutes réalisées avec un modèle professionnel 2 x 480W l'enceinte a délivré sereinement des niveaux proches de la réalité sans le moindre stress. Une autre séance avec cet amplificateur Sony (2x30W) a également donné d'excellents résultats,  la meilleure combinaison alliant puissance et transparence étant à mon sens obtenue avec un QUAD 405. Associées à une amplification sans reproche on dispose avec ces Kef 105/II d'un système de très haut niveau, capable de reproduire n'importe quel programme avec aisance et réalisme. Un vrai outil "pro" en somme, et il n'est pas étonnant que tant de studios sérieux aient travaillé avec..

 KEF 105.2